Pélagie-la-Charette
V
Et ainsi s'ajouta au répertoire des contes, en Acadie, cette nouvelle version de la Baleine blanche que se sont passée les Bélonie devant l'âtre, d'aïeul en père en rejeton. Oui, en rejeton. Faites confiance à la vie et vous apprendrez bientôt par quel miracle, dans un pays comme le mien, des rejetons surgissent même d'une race éteinte, d'un lignage emporté par une seule vague au large de l'île Royale. C'est le Basque qui avait raison : vous couperez point le souffle à cestuy-là qui garde son souffle en dedans.
Et la caravane des exilés, boeufs en tête, traversa sur la pointe des sabots un Charleston endormi dans la plume et la bonne conscience.
La mer! enfin.
Et Pélagie qui gardait depuis quasiment deux ans les rênes de sa charrette entortillées sur ses poings fermés, ouvrit toutes grandes ses paumes à la rosée du petit jour. Même les boeufs, secouant leur joug de cornes, essayèrent de galoper en scandant le chant qui sortait tout bas des rescapés de la nuit... J'ai du grain de mil, et j'ai du grain de paille, et j'ai de l'oranger, et j'ai du tri, et j'ai du tricoli... j'ai du tricoli... Qu'est-ce que c'est?
... C'est le Bélonie qui fixe l'horizon... mauvais signe.
— Quoi c'est qu'il avise encore, le radoteux? Je sons sortis, l'aïeul, sorti de prison, toute la bande, avec un nègre en plusse, et j'allons nous tremper les pieds dans l'eau salée, une petite affaire, pour les ravigoter, que marmonnait Célina pour rassurer le vieux.
Rassurer le vieux! Pour qui se prenait-elle, ce matin-là, la sage-femme! Guérisseuse, tant que vous voudrez, même sorcière ou jeteuse de sorts, si vous en avez besoin. Mais rassurer le Bélonie attelé depuis dix-sept ans à sa charrette fantôme et qui cause avec sa lignée d'aïeux comme avec des compères de voyage? Voyons, Célina!
Tout à coup, il lève un bras et pointe vers l'horizon, geste oublié depuis l'époque où il lisait la mer et le temps, au bassin des Mines, au bénéfice des pêcheurs qui partaient au large. Il balbutie, à peine, mais quand même il balbutie... il parle à quelqu'un... allons, Bélonie-le-Vieux, dites, dites à Célina et à la charrette...
— Le vaisseau fantôme!
Il l'a dit. Et la charrette, les charretons, les boeufs, toute la troupe fige. Le vaisseau fantôme, on le connaît, celui-là. Depuis des siècles qu'on se passe ce bâtiment maudit, brûlant en mer, tantôt au nord, tantôt à l'est, expiant éternellement une faute perdue dans la nuit des temps mais que le ciel et la terre refusent de pardonner. Et brûle, et rebrûle, jusqu'à la fin du monde. Il l'avait dit déjà, le Bélonie : le plus grand châtiment n'est pas la mort, oh non! mais la mort sans repos, l'éternelle errance entre ciel et terre, la perpétuelle re-mort recommencée.
... Bien heureux qui peut mourir une fois pour toutes!
Le malheur de ce bâtiment forban, gouverné par le diable en personne, sera de voguer entre la vie et la mort jusqu'à expiation de son forfait, incommensurable. Et chacune de ses apparitions sera suivie le lendemain d'une tempête en mer : c'est pourquoi le bateau fantôme porte aussi le nom de feu du mauvais temps. Les charrettes frémissent devant ce brasier vivant qui lance des éclairs dans le ciel en fonçant sur la barre du jour. Un bâtiment en feu, une voilure en feu, des mousses, des matelots, un quartier-maître flambant au soleil, sous les yeux éblouis des déportés qui croyaient avoir laissé les bateaux fantômes en Acadie. Puis l'une après l'autre, les voiles s'éteignent et se gonflent sous la brise du matin... Ma grand' foi, il rentre au port, il manoeuvre comme s'il allait accoster, arrêtez-le, sacredieu!... On aperçoit maintenant clairement l'équipage fantôme sur le pont, les mains noires de cendre et le visage allumé par les dernières flammes mourantes, un équipage de mousses, de seconds, de quartiers-maîtres énormes, transparents...Dieu!... tous transfigurés et splendides, avec de la chair entre la peau et le squelette, comme les vivants, des revenants si bien revenus que leur bâtiment avait dû couler dans les nuages, la quille en l'air, quelque part au pays de l'oubli.
Bélonie de nouveau ouvre la bouche :
— Le quatre-mâts anglais qui a péri en mer corps et biens, lors du Grand Dérangement.
Célina se jette à genoux, entraînant les Cormier, les Thibodeau, les Bourgeois, les Girouard et même les Basques. C'est l'affolement. Seul Bélonie reste tranquille et seule Pélagie reste debout, avec les boeufs.
Soudain paraît le capitaine, immense, sur le maître-pont. Le soleil levant allume son chapeau et son jabot Louis XV, et l'Acadie en marche vers le nord s'arrête à cette apparition de son passé et retient son souffle.
Pélagie, debout à la tête de ses boeufs impassibles, affronte de tous ses yeux et de toute son âme hardie le fantôme qui daigne, en terre d'exil, lui faire ce clin d'oeil du pays. Elle ne prendra point peur et ne se défilera pas, que les morts se le disent. Elle qui n'a point hésité à s'emparer à deux mains d'un avenir absurde et chancelant, ne bronchera pas devant un passé réincarné dans un capitaine et son bâtiment coulés en haute mer une génération auparavant. Qu'il parle, ce héraut du ciel ou des enfers, et lui dise son dit. Le front du capitaine se déride et ses joues éclatent dans un large rire à l'ancienne comme Pélagie n'en a point entendu depuis le temps. Alors les bras de cette femme éperdue se referment sur son coeur pour le garder au chaud et l'empêcher de bondir hors du coffre : ce rire vient du passé, mais point de l'Au-delà. Et de la poitrine de cette veuve d'Acadie qui traîne depuis tant d'années une plaie ouverte, s'arrache un cri que même les morts auront entendu :
— Il est en vie!
Les charrettes, l'une après l'autre, ont grincé de surprise en réponse à la vache marine qui, du faîte des haubans, leur apportait le bonjour des mers du Nord. Il était vivant, le capitaine Broussard, Broussard dit Beausoleil, maître d'un quatre-mâts anglais rebaptisé la Grand' Goule et de son équipage de rescapés... si fait, Bélonie, des rescapés, rescapés en plein océan, arrachés à la mer en furie et à leurs geôliers impitoyables par nul autre que Beausoleil, déporté lui aussi d'Acadie. Et Beausoleil-Broussard lui-même, vivant corps et âme, saute sur le quai aux pieds de Pélagie et présente son bâtiment à la charrette. L'un après l'autre, les matelots débarquent et s'en viennent secouer les épaules de leurs pays et payses ad germain :
... un Bourg...
— Salut!
... un Belliveau, un Léger...
— Cousin!
... un Gautreau...
— Vieille branche!
... un Cyr, un Gaudet, un Robichaud, un LeBlanc...
— Encore un, sacredieu! t'as qu'à ouère, asteur!
La charrette en mousse et s'en essuie les essieux. Sans mentir, ce sont les plus joyeuses et émouvantes accordailles entre la mer et la terre ferme de mémoire acadienne.
Les plus émouvantes pour Pélagie, en tout cas, et pour Broussard dit Beausoleil, capitaines au sol et sur l'eau, qui s'étaient reconnus par-delà les années. ... Louis à Bélonie, mon cousin et contemporain, l'a répété tant et tant de fois que les gens du pays se reconnaissent sans s'être jamais vus, à de tout petits signes : la voix rauque, l'odeur de sel sous la peau, les yeux bleus et creux qui regardent par en dedans comme par en dehors, le rire enfin, qui vient de si loin qu'il a l'air de dégringoler de quelques cieux perdus.
Toujours selon Louis à Bélonie à Louis, mon contemporain.
Ainsi se seraient reconnus Beausoleil et Pélagie. Et avec eux, leur double équipage. Rencontre de la mer et du continent après dix-sept ans! Pélagie s'en caressait la gorge et s'en essuyait les yeux. Sa peau avait-elle perdu sa blancheur des hivers de la Grand' Prée? et ses lèvres, leur sourire confiant face au vent de noroît? et son regard, sa vision qui débordait l'horizon de la baie Française et du bassin des Mines et scrutait des terres à conquérir? Elle respirait de toutes ses forces, Pélagie, ce matin-là, et grasseyait pour empêcher sa voix de trahir le frisson qui lui chatouillait la gorge et les reins :
— Sortez les cruches et les cruchons! aveindez les casseroles et ajoutez du jus dans le fricot!
Elle devait se figurer que le seul tintement des cuillères contre la marmite ramènerait tout le monde sur terre. Mais les cuillères se moquaient de Pélagie et battaient la mesure et faisaient chanter les timbales... J'ai du grain de mil, et j'ai du grain de paille... faites de la place aux invités... et j'ai de l'oranger, et j'ai du tri, et j'ai du tricoli... de la bouillie pour Bélonie... j'ai des allumettes, et j'ai des ananas... mangez, Bélonie, c'est fête à la charrette, mangez votre bouillie.
Si vous pensez! Si vous pensez que le Bélonie avait le coeur à la bouillie ce matin-là. Pour une fois que le ciel lui envoyait de vrais revenants, à portée de main, une pleine goélette de trépassés, de quoi remplir à ras bords sa charrette qui enfin ferait un pied de nez à celle de Pélagie, pour une fois que la Mort venait à lui en chair et en os, il était berné. Le vaisseau fantôme lui garrochait dans le giron une bande d'imposteurs et de charlatans, de faux défunts, conteurs de sornettes, attrape-nigaud, chanteurs de pomme. Et il prit un bon coup de vieux, le Bélonie. Quoi qu'on en dise, ses défunts à lui ne se comportaient pas comme de faux vivants, n'empruntaient pas leur voix aux hommes ni leurs gestes à la vie; ses défunts à lui savaient se respecter et respecter la mort.
— Mais ils sont vivants, Bélonie, leur goélette a point sombré au large. ... Vivants, t'as qu'à ouère! une goélette naufragée, qui sait même point sombrer comme il faut!
Et Bélonie-le-Vieux, qui s'y connaissait en trépasserie, se détourna de cette goélette fluette et froussarde qui n'avait même pas su affronter sa propre mort.
Froussard et fluet, ce quatre-mâts, le seul quatre-mâts à avoir longé les côtes de la baie Française à l'époque de la prospérité? Un bâtiment à vingt-quatre voiles qui avait fait l'envie de tous les mariniers acadiens et français à naviguer de la Terreneuve à la Nova Scotia, mais qui arborait le pavillon d'Angleterre, en ce temps-là, et s'appelait le Pembroke. Et comme par adon, Bélonie, c'était sur ce fier bâtiment qu'avait échoué dans le partage des déportés un jeune et hardi marin dénommé Broussard.
Si fait, Bélonie!
Il n'avait pas trente ans au matin du Grand Dérangement qui déportait son peuple dans le Sud; mais des trente ans, il en avait vécu plus de la moitié sur l'eau et connaissait la mer mieux que l'arrière-cour de son logis. Les Broussard de père en fils jouaient avec les baleines et se moquaient de la vague et du nordet. Ils avaient tous bu plus d'un coup à la grande tasse, comme qui dirait, et en avaient gardé dans le gosier une couche de sel qui leur valait cette voix grave et rauque.
— Et une soif qu'on se passe de père en fi'.
Mais ils avaient toujours fait surface, les Broussard, comme si la mer elle-même craignait d'avaler une race assez hardie pour lui dénouer les racines et les veines d'eau, au fond des fonds. La chronique du temps en avait conclu qu'aucun Beausoleil jamais ne disparaîtrait sous l'eau, mais passerait son éternité à voguer loin au large, entre les algues géantes qui amarrent l'horizon au soleil couchant. Voilà ce qu'il entendait, le conteur, par bâsir en mer.
— Après ça, faut point s'étonner qu'un capitaine ersoude, même après vingt ans.
... Contez, Beausoleil, contez.
Et Beausoleil-Broussard reprit le récit de son aventure à partir de la cale du Pembroke qui le menait en exil avec les siens... Une cale si bien arrondie dans sa coque, des flancs si bien balancés et d'une telle tenue en haute lame, que le jeune marin se surprit à naviguer le Pembroke chaque nuit, le guidant sur les basses, entre les récifs, au cœur même de la sorcière de vent qui soulevait des vagues de septante pieds. C'est alors que le preux paria à ses compères d'infortune, un soir que les vieux sentaient dans les os et le nez une tempête s'approcher de leur bâtiment, que ce quatre-mâts, même estropié, saurait affronter un ouragan, il paria.
— Tu divagues. Avec un fantassin anglais à la barre?
— Nenni, avec Beausoleil à la barre.
— Ah!...
— Mais Beausoleil est dans la cale, pour le malheur du pays.
Un hardi garnement, Joseph Broussard dit Beausoleil, avant trente ans. Cette nuit même, il grimpait sur le pont, se glissait jusqu'au gaillard d'avant et, personne ne saura jamais comment, il estropia la goélette qui se mit aussitôt à dériver vers l'est, dangereusement, face à la tornade, en plein dans la gueule des lames, aux cris d'un équipage improvisé, recruté au hasard de la guerre dans l'infanterie anglaise de Nova Scotia et du Massachusetts. Un équipage si complètement débordé et affolé qu'il commençait déjà à larguer les chaloupes à la mer, sauve qui peut! abandonnant le Pembroke et sa cargaison de malheureux aux fantaisies du destin. Bienveillant destin! Car c'est alors que notre héros se présente tout gaillard au capitaine désespéré et lui offre les services d'une science et accoutumance de la mer, vieilles de dix générations.
— Je peux sauver le navire, qu'il dit, si vous m'en passez la commande.
Il avait pris garde, Beausoleil, de ne pas s'engager à sauver l'équipage. Une parole est une parole; et son peuple avait déjà payé assez cher une parole donnée au roi d'Angleterre qui, sur une clause controversée d'un serment d'allégeance, l'expédiait à la mer sans plus de cérémonie.
... Et sans plus de cérémonie, le nouveau commandant expédia par-dessus bord les quelques soldats récalcitrants et s'empara de la barre. Une barre qu'il se hâta de réparer avant l'éclatement de la tempête.
- … ?
Par sa magie à lui.
Les Bastarache et les Girouard qui avaient aussi dans le sang leurs trente-deux quartiers de mariniers auraient bien aimé savoir. Quand même, réparer un timon en haute mer, dans la gueule du loup...
Beausoleil, riant de tout son visage ensoleillé, se contenta de se taper l'os de la cuisse du revers de la main en s'adressant du rebord de l'oeil à Pélagie :
— Mal pris, qu'il fit, un homme peut s'aller qu'ri' un timon et même un grand mât là-dedans.
Et Pélagie sentit sa propre cuisse frissonner.
Tant d'émotions en un seul jour! Après toutes ces années le coeur au sec, Pélagie laissa la brise du large lui minatter les joues et la peau de l'âme. Et sans même chercher à se contenir, elle gloussa, et pouffa, et chouchouta jusqu'à ces boeufs qui en agrandissaient des yeux tendres et complices.
Durant une demi-génération, la vie ne s'était donc pas arrêtée pour tout le monde? Pendant qu'elle, Pélagie, s'acharnait à creuser la terre pour y déniger des racines et des graines pourries, pendant qu'elle dressait, barreau par barreau, les ridelles d'une charrette qui la ramènerait avec les siens au pays, là-bas en mer, une goélette charriait les restes d'un peuple, des côtes de la Nouvelle-Angleterre aux rives de la Nouvelle-France. T'as qu'à ouère!
Et toutes les charrettes en rirent et braillèrent un bon coup.
... Comme ça les Melanson de la Rivière-aux-Canards n'étaient point restés dans le sa? Et les Bernard et les Bordage, et les Arsenault, vous me dites pas! Tout ce monde-là serait remonté en Gaspésie? C'était-i' avec l'idée de s'y établir? Et les Pellerin, qu'était-il advenu des Pellerin? Jamais je croirai qu'ils ont partagé l'embarcation des Robichaud, ça se parlait même pas dans le temps. Mon Dieu! puis les
Vigneault, on avait des nouvelles des Vigneault, après toutes ces années? Commentvous dites ça? Ils sont rendus aux îles de la Madeleine? Et d'autres à Saint-Pierre et Miquelon? Et plusieurs Gaudet et Doucet et Belliveau ont pris à travers bois vers Québec? Mais les déportés vont-ils finir par inonder le pays?
Les charrettes en étouffaient et ne parvenaient pas à s'informer de tout le monde en même temps. Alors on bousculait les Marin et les Martin sur les Mazerolle qui chaviraient dans le lignage Dupuis marié à la famille Lapierre dit Laroche. Vous viendrez pas me dire... Tout, Célina, on allait tout vous dire, même l'alliance des Allain aux Therriot, même le mariage en troisième noce du dénommé Joseph Guéguen, sieur de Cocagne, en train de s'amasser une jolie et rondelette de petite fortune dans la fourrure.
Vous m'en direz tant!
— Et l'abbé LeLoutre?
— Cestuy-là!
... Taisez-vous, ne touchez point à la religion.
— Sa religion l'a pourtant point empêché de nous trahir, tous.
— Point nous trahir, Anatole, nous défendre.
— Vous trouvez que j'ons été bien défendus? ... Touchez point aux prêtres.
— Prêtre ou pas, c'est un félon. Sans lui et ses rebelles de sauvages, les Anglais nous auriont quitté la paix; et je planterions encore nos navots au bassin des Mines.
— Sans lui, j'aurions fini par oublier que j'étions français.
— Mais avec lui, nos descendants risquont d'oublier qu'ils ont été acadiens.
Les Girouard, les Thibodeau et les Bourgeois étaient bien partis pour le déchirer en petits morceaux, l'abbé LeLoutre, déchirure que l'histoire n'a pas encore rac¬commodée, à l'heure qu'il est.
Car Louis à Bélonie rapporte que du temps de Pélagie-la-Gribouille, à la fin du siècle dernier, on glosait beau-coup — on dépensait beaucoup de crache, selon lui — autour des fidélités et félonies de cet agent double, triple, ou davantage. La seule conclusion des Bélonie sur la carrière équivoque de cet homme de Dieu, c'est qu'il aurait mieux valu pour tout le monde ne point éveiller l'ours qui dort. Et sans les prouesses intem¬pestives de l'abbé LeLoutre, l'ours aurait pu dormir encore longtemps, aussi bien à Londres qu'à Chiboucton qu'on commençait petit à petit à nommer Halifax.
Selon les dires des Bélonie.
— Y avait rien qu'à Boston que ça grouillait drôle-ment en ces années-là.
Apparence qu'à Boston, on avait des raisons d'en vouloir aux Français qui lançaient des expéditions surprises sur les côtes de la Nouvelle-Angleterre, de temps en temps. Des Français, des Canadiens, que les Bostonais ne distinguaient pas de ces Acadiens que des bateaux anglais étaient venus soudain déverser dans leurs villes, pieds et poings liés. Et les Acadiens déportés payèrent pour les expéditions des autres.
— Si vous pouvez faire autrement, passez point par Boston avec vos charrettes, que leur enjoignit Beausoleil.
C'est alors que Catoune se détacha du groupe et courut vers la Grand' Goule. Ses yeux de chatte avaient vu bouger une voile, celle du mât de misaine. Quelqu'un sur le passavant se glissait entre les vergues, cherchait à s'emparer du bateau. Et Catoune enfila la passerelle et sauta sur le pont.
Le nègre fut le premier à agrandir les yeux, comme si on venait pour la deuxième fois de couper ses chaînes, et il s'engagea à son tour sur la rampe. Après le nègre, Jean et Maxime s'attrapèrent les jambes. Et bientôt tout le peuple en pleines retrouvailles au pied de la Grand' Goule s'ébranla et sema la pagaille chez les boeufs.
— Sacredieu! quoi c'est qui se passe encore?
Pacifique Bourgeois n'aimait pas qu'il se passe plus de choses que les choses strictement indispensables à une expédition comme celle dans laquelle on l'avait embarqué, bien malgré lui, et qu'il aurait volontiers échangée contre un bon lit de plume comme jadis...
— Ca-tou-ne!
... Si elle continuait ses fugues jusqu'à Beaubassin, la garce, ni Pacifique ni aucun des déportés en Caroline ne devaient compter revoir jamais leur terre grasse de la vallée de Port-Royal.
— Reviens, Catoune!
... De toute manière, ç'avait tout l'air que la Pélagie elle-même ignorait le trajet qu'elle avait l'intention de faire suivre à ses boeufs; des boeufs qui ne tiendraient point le coup, ça, Pacifique Bourgeois en avait la certi¬tude, et si nécessaire, il en parlerait aux Thibodeau et aux Cormier, pas aux Giroué, ces geignards et flancs-mous...
— Quoi c'est qu'elle a trouvé?
Elle avait trouvé la P'tite Goule, ce géant de la race des Gargan et Gargantua qui avaient parcouru les vieux pays sur l'empremier, abattant des montagnes sur leur passage, creusant des lacs de leurs sabots, et se balançant les pattes, à califourchon sur les églises, en pissant sur la foule en guise de bienvenue. La P'tite Goule sortait de ce genre de lignage, au dire de Pierre à Pitre dit le Fou, son compère depuis le sauvetage du cachalot.
La charrette dut prendre une profonde inspiration pour suivre le récit de ce Pierre le Fou qui bousculait les histoires les unes par-dessus les autres, des géants à la P'tite Goule au cachalot qui les avait tous deux rescapés des Anglais et garrochés sur le pont du quatre-mâts du capitaine Beausoleil.
— Comment?
Eh oui, ça s'était passé comme ça, croyez-le ou point,
un cachalot qui se trouvait à voguer par là, un dimanche après-midi, au large des îles du Maine, en plein hiver, avait frôlé la goélette qui transportait dans le sud sa cale de déportés, au nombre de qui se trouvaient les deux inséparables héros de basses-cours — c'est-à-dire les voleurs de poules et de pirounes — le nain et le géant. Or ces héros, la P'tite Goule et votre serviteur, poursuivit le Fou, qui n'avaient jamais eu de goût pour les fonds de cale, sautèrent, au nez même du capitaine anglais, sur les glaces flottantes en plein océan et aboutirent à la baleine qui les prit sur son dos.
Célina calouette des deux yeux, Pacifique Bourgeois fait heh! et tous les autres écoutent avidement.
... Vous n'avez pas idée, personne, du plaisir de galoper en mer, face au vent, buvant l'écume sous les narines de la bête, se baignant à son jet de fontaine, naviguant sous l'eau comme au-dessus, sifflant, chantant, défiant le soleil, toujours au dire de Pierre à Pitre le Fou, pour finir un jour sur le pont d'un quatre-mâts, recueillis en haute mer par une goélette vorace qui vous avale dans sa grand' goule. Vous n'avez pas idée!
— J'ons pas idée de raconter de pareilles histoires devant les enfants.
Taisez-vous, Célina. Ni les enfants ni les autres ne seraient jamais rassasiés des récits fantastiques de Pierre le Fou. Malgré leur propre répertoire d'aventures qui devait constituer un patrimoine oral dont les générations à venir feraient leurs beaux dimanches, les déportés qui rentraient au pays, en cette fin de siècle, buvaient à grandes lampées les récits merveilleux des autres. Ceux-là mêmes qui avaient vu flotter sur les côtes de la Marilande la tête de Barbe-Noire, ou qui venaient tout juste de sortir de la prison de Charleston par le cul d'une baleine, s'ébaudissaient à la narration du fou de Pierre à Pitre qui composait ses histoires à mesure.
Car telle restera jusqu'au bout la différence entre les deux plus grands conteurs de l'Acadie du retour : alors que Bélonie, durant près de cent ans, devait transmettre fidèlement à son lignage un répertoire des contes et légendes sorti du temps des Grandes Pluies, Pierre à Pitre, le Fou du peuple, allait verser dans ce répertoire des versions, variantes, improvisations, élucubrations de de son cru qu'il est bien malaisé aujourd'hui de distinguer de l'authentique ancien.
... De toute manière, devait dire un siècle plus tard Pélagie III dite la Gribouille, la seule histoire qui compte, dans tout ça, c'est celle de la charrette qui ramenait un peuple à son pays.
Pas encore un peuple, non, la Gribouille, pas tout à fait. Lors de cette première rencontre de la mer et de la terre ferme, la troupe n'était constituée que de lambeaux de parenté et de voisinage. Les LeBlanc de Grand-Pré, les Cormier, les Girouard de Beauséjour et Beaubassin, des bribes de Port-Royal... Mais voilà qu'aujourd'hui, la goélette leur déversait dans le giron de bonnes retailles de la Rivière-aux-Canards et de Beausoleil.
— Et de la Terre-Rouge.
Oui, Terre-Rouge, appelée aussi le Coude à cause de sa rivière en coin, où avait atterri le géant P'tite Goule en sortant de ses temps primordiaux. L'enfance du géant flottait quelque part dans les brumes de la Petitcodiac qui traversait la glaise rouge des marais de Tintamarre et de Memramcook.
— D'où c'est que sortait sa famille?
Allez savoir! La P'tite Goule n'était pas loquace, d'où son sobriquet. P'tite Goule, c'est le contraire d'une grand' gueule ou bagueuleux:
— Pantoute. La P'tite Goule, c'est le mousse de la Grand' Goule. C'est de là qu'il prend son nom, de-mandez-le au capitaine qui dit jamais rien que la vérité.
Le capitaine avisa son fou de second mousse et sourit : s'il se mettait à rectifier chaque vérité dont s'emparait le Pierre à Pitre, il risquait fort de détruire dès le premier jour la crédibilité d'un menteux-radoteux-placoteux-faiseur-de-tours de génie. Et puis elle était si splendide l'image des deux cavaliers des mers chevauchant un cachalot entre les glaces du Grand Nord. Et Beausoleil se borna à raconter aux charrettes l'extraordinaire destin de ce géant de Terre-Rouge, prisonnier des Anglais, et qui s'était creusé de ses propres mains un tunnel qui s'en allait déboucher de l'autre côté de la rivière, en terre libre.
Car à l'époque, on parlait encore d'Acadie française ou Acadie libre, sise au nord de Beauséjour et par conséquent face à cette Acadie déjà tombée et appelée Nova Scotia Le géant, par son tunnel dans la glaise, d'autres disent à gué, avait réussi à traverser dans la libre vallée de Memramcook une bonne partie des familles acadiennes prisonnières des Anglais. Les Gaudet et les Bel¬liveau s'en souviendraient encore, au dire de mon cousin Louis à Bélonie.
C'est ainsi que la P'tite Goule qui avait passé la fleur de sa jeunesse sous terre, prisonnier dans une cave à patates ou creusant des tunnels sous la rivière, avait perdu l'habitude du monde et pris le parti de s'enrouler dans les voiles à chaque accostage de la goélette. Mais le géant mesurait environ huit pieds, et la voile de
misaine ne suffisait pas à lui faire un manteau. Et la Catoune avait l'oeil prime et le nez fin.— Ça t'apprendra, beau géant, que lui dit le capitaine, à faire le honteux et à te cacher du monde. Ça sera tout le temps le plus petit ange du bon Dieu qui te dénigera et te ramènera à ton équipage.
Il était au grand complet, l'équipage de la Grand' Goule alias le Pembroke, qui put raconter grain par grain le chapelet d'aventures que vivaient depuis près de vingt ans ces nouveaux Robins des Bois.
— Robin des Mers, que devait dire plus tard l'un des Bélonie; si fait, le Beausoleil-Broussard, ç'a été notre Robin des Mers...
Pélagie-la-Charrette de nouveau s'entoura la poitrine de ses deux bras pour empêcher son coeur de bondir sur le pont de la Grand' Goule.