Pélagie-la-Charette

 

EXTRAIT Ch.  12

 

Philadelphie, 1776.

Les descendants des charrettes auraient deux siècles pour jongler avec cette ville d'un été où Pélagie et son peuple reprirent lentement leur souffle. Un souffle d'air salin et de grand large. Et Célina qui entendait passer au-dessus de sa tête des oiseaux prophétiques, attrapait à pleines mains leurs cris qu'elle déchiffrait pour les curieux. Le temps était au beau, on pouvait sans crainte laisser reposer les boeufs.

— Revirez-vous la peau de l'avers à l'endroit pour vous réchauffer le dedans au soleil une petite escousse. Vous avez grand besoin de vous faire éventer, tout le monde.

Qu'elle disait.

Et tout le monde tapait la Célina dans le dos, c'était nouveau, c'était depuis qu'elle avait elle-même arrondi les coins de son acariâtre nature en la frottant à la nature joviale de son énergumène de Pierre le Fou. Arrête-moi ça!

Et l'on continuait à dévaler à grands tours de roues vers la suave et pourtant bouillonnante Philadelphie qui sonnait ses cloches à toute volée.

— Ça soune point pour nous autres, tout ça. Cessez de vous exciter.Les cloches carillonnaient la liberté et l'indépendance des autres, mais ça n'empêcherait pas les exilés, comme les chiens de la fable, de grignoter les miettes sous la table.

... Des miettes, dites-vous?

La fête pouvait commencer. On avait attendu pour Madeleine et ses suivantes, c'est-à-dire toutes les femmes en âge, les soies, dentelles et cachemires subtilisés aux

dames de Baltimore dans les circonstances que l'on sait et gardés au chaud sous les trésors secrets des Bourgeois, au fond du coffre... Cottes, mantelets, coiffes, mouchoirs de cou, devanteaux à bavette et jarretières de soie. Les hommes écarquillèrent les yeux devant cette parade de rayures rouges et indigo, et ils furent tous pris de la danse de Saint-Guy.

    Et nous autres? que lança Maxime à François à Philippe.

Et ils se rendirent au ruisseau y frotter leurs chemises et leurs culottes à clapet.

Mais les plus heureux étaient les enfants, parés de verdure et de fleurs pour camoufler leur indigence, et qui sautaient déjà entre les pattes de leurs mères qui distri­buaient des taloches à la ronde, sans se préoccuper de vérifier si elles les administraient à leurs légitimes reje­tons. C'était les premières vraies noces acadiennes depuis la Déportation, on ne devait se priver de rien. Et l'on avait pour l'occasion à peu près vidé la cale de la Grand' Goule et la réserve des charrettes. Demain prendrait soin de lui-même, ou que le diable l'emporte!

           Ho, ho, ho!...

Et chaque famille ajouta de son cru sa contribution : des lièvres pris dans les collets, des porcs-épics et des marmottes assommés au bâton, du blé d'Inde essivé, des tétines-de-souris, des têtes-de-violon, des beurdouilles, des cenelles, des gadelles, des grosailles, du vin de cerises à grappes et de pissenlit...

Ouf! il fait chaud! L'Acadie s'était saoulée.

Saoule de vin de cerises à grappes et de pissenlit, saoule de tendresse, de chaleur, de joie et de musique. ... De musique?

Eh oui, vous n'alliez pas vous imaginer tout de même qu'un peuple marierait sa fille aînée sans sonner de la note et danser le cotillon. Tant pis si la vie vous a pris vos cornemuses et vos bombardes, voire vos violons dans la dernière fournée. Il vous reste vos cuillères et vos cuisses, messieurs-dames, pour accompagner vos turlu­teries.

C'était le clan des Basques, encore un coup, attendus des batteries de cuisine en jouant des cuillères contre leurs cuisses et leurs genoux... Et j'ai du grain de mil, et j'ai du grin de paille, et j'ai de l'oranger, et j'ai du tri, et j'ai du tricoli... Et toute l'assemblée en tricolait, ivre folle.

-- Hi, hi hi!...

   --  Ho, ho, ho!...

Et l'on bat la mesure avec les pieds, avec les mains, avec la tête, avec les fesses, avec le bec, alouette, comme l'on plantait les choux.

Et merde au roi d'Angleterre!

Saluez, mesdames, saluez, messieurs, échangez votre compagnie...

Aïe!

Pas jusque-là, Benjamin, ça se voit qu'il est nouveau, cestuy-là, on ne pince pas Célina hormis de s'appeler Pierre à Pitre et d'avoir les jambes en bas des genoux, hou, hou!

Taisez-vous!

Fendez le bois, chauffez le four.

Dormez, la belle, il n'est point jour.

... Et merde au roi d'Angleterre!

Tout à coup on entend un gros bourdon sortir de l'estrade de bois au pied du baldaquin. Un rythme nouveau, pour accorder les cuillères, du demi-temps, du quart de temps, du contre-temps, comme un battement d'ailes de corbeau entravé dans les aulnes.

           C'est la Célina!

Célina la boiteuse, rouge de pissenlit fermenté, saoule de groseilles et de fricot, ivre de tendresse et de fraternité, tapait du pied de son pied bot sur les planches, un pied bot qui jouait sa mélodie de la main gauche, trois octaves plus bas que le pied droit. Tam-di-di, tam-di-di... et les planches résonnaient et créaient des rythmes si cocasses et impromptus que depuis ce jour l'on se passe en Acadie, de génération en génération et de noce en noce, le reel dit de la boiteuse qui fait les belles veillées des joueurs d'accordéon.

Toutes les mélodies ne sont pas sorties de la lyre d'Orphée, c'est l'Acadie de la sombre époque qui peut vous le dire. Car à elles seules, les noces de Madeleine et de son beau jars d'époux ont dû enrichir le patrimoine oral d'une bonne moitié de ses refrains et du quart de ses ravestans. Le peuple de Pélagie, faute d'instruments de musique, aurait vezouné dans ses propres boyaux, sans mentir. Heureusement que les Basques dénichèrent des cuillères et que Célina dégourdit son pied bot.

 

EXTRAIT Ch. 17

 

La charrette de la Vie avait vaincu la charrette de la Mort, ce jour-là. Mais aujourd'hui, à Tintamarre...

Elle avait juré à ses aïeux de ramener les siens au pays. Elle avait tenu parole. Et davantage. Elle avait ramené au pays les racines d'un peuple. Sa charrette en lambeaux avait bien mérité le repos. Elle n'aurait pas le coeur de la réchapper de la bourbe une seconde fois.

... Sa charrette qui fut son logis, son témoin, son frère de combat. Sa charrette qui avait épuisé six boeufs, qui avait franchi un continent, qui avait abrité sa famille, qui avait rescapé un peuple. Sa charrette qui serait son tombeau.

Jeanne Aucoin laissa Pélagie seule à sa rêverie, à sa lutte avec l'Ange, sans se douter que l'Ange était si près.

Bélonie... je t'entends, Bélonie... je sais... je sais... A Salem, j'ai voulu sa vie au prix de la mienne. Je l'avons tous voulue. Tu m'as point leurrée, Bélonie, je sais ce que tu as fait, je t'ai vu. C'est pour ça que ma charrette a gagné... Parce que ma charrette a gagné, Bélonie, malgré tout, elle a quand même gagné contre la tienne : j'avons atteint le pays. Asteur c'est fini, elle ira point plus loin. Elle a mérité le repos... Tu peux venir, j'ai les reins rongés, mais encore vaillants. Assez pour te rejoindre à pied, Bélonie. Et une fois là, prends garde à toi, je m'appellerai encore Pélagie-la-Charrette, ça s'adoune. Et je saurai y parler, à ta Faucheuse, je saurai y retenir le bras si elle ose le lever trop tôt au-dessus des enfants du pays... au-dessus des familles écartelées et qui cherchent à se rejoindre... au-dessus des navigueux en haute mer emportés par le reflux.

... T'en fais pas, Joseph Broussard dit Beausoleil, t'en fais pas... chaque nuit les étoiles brilleront pour guider ton quatre-mâts, les vents du large chaque matin gonfle­ront tes deux douzaines de voiles, et le soir, les outardes et les goélands chanteront pour toi... pour toi seul... t'en fais pas, Beausoleil...

Asteur tu peux te montrer, Bélonie. De toute manière, je t'entends déjà. Je reconnais le grincement des roues et le sifflement du fouet qui fend l'air... j'ai l'accou­tumance de la mouvance des charrettes, ils me feront point des accroires, à moi. Et mets-toi dans la tête, Bélonie, que la Pélagie s'en ira point, elle, se cacher dans les bois, comme les loups, mets-toi ça dans la caboche. Elle grimpera sans se tenir par la rampe dans ta charrette, le pied gauche le premier pour la chance, debout, droite, sans se revirer la tête... les yeux grands ouverts.

A l'aube, c'est le cri de Catoune qui réveilla les char­rettes. Un cri qui fit onduler les foins salés des marais de Tintamarre.

On enterra Pélagie le jour même dans les restes de sa charrette. Madeleine s'était souvenue des paroles de sa mère à la mort du vieux Charles à Charles Giroué... Ma charrette, qu'elle avait dit, je la laisserai timber en mor­ceaux le jour où il me faudra des planches pour dresser ma croix sur ma tombe. Une croix unique dans les marais de Tintamarre, berceau du pays, là où étaient tombées ensemble Pélagie et sa charrette.

Le lendemain accosta le capitaine Broussard dit Beau-soleil. Il était arrivé trop tôt à Charleston, à Philadelphie, à Salem, Pélagie n'avait pas encore achevé de rentrer son peuple en Acadie. A Tintamarre, il arriva trop tard. Et il reprit la mer, le capitaine, avec son géant et son Fou,

dans un quatre-mâts sans pavillon ni port d'attache, absurde, intrépide, héroïque, planant comme les alcatras sur le faîte des lames, filant vers un horizon impossible, vers des terres perdues, entrant debout par la grande porte dans la légende de son pays.

Célina regarda s'évanouir la Grand' Goule et son capi­taine.

— Cestuy-là qu'est sorti une fois de la charrette de la Mort, y mettra plus jamais les pieds, qu'elle dit.

Et tout le monde comprit que la défricheteuse venait de l'immortaliser.

Puis elle se détourna la tête de la mer et suivit vers le nord Madeleine et les fils de Pélagie.

C'est tout près dans la vallée de Memramcook qu'elle abattrait son premier arbre, Madeleine LeBlanc, sous le regard ahuri de son homme et de ses frères qui n'en croient point leurs yeux... Allez, flancs-mous, c'est icitte que je nous creusons une cave et que je nous bâtissons un abri!... Madeleine, digne rejeton de la charrette par la voie des femmes.

Et les charretons s'en furent aux quatre horizons de la terre de l'ancienne Acadie, poussés par des vents du sud, du suète, du suroît, du noroît, du nordet, grimpant le long des rivières, sautant d'une île à l'autre, s'enfonçant au creux des anses et des baies.