Arthur le Dur

C Jean-Jacques Thomas, 1989

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“IMPASSE MALLARMÉ, ...PORTE RIMBAUD"  (Publié dans South Carolina French Literature Series, Vol. XVIII, Columbia: U. of South Carolina Press, A. M. Hardee & Freeman G. Henry eds, 1991, pp.53-65).

 

Avril 1896. Valvins brille et coule, si la brise est molle, le temps est mauvais, favorable à l'écriture en chambre. Temps pour une correspondance à destination des Etats-Unis, repoussée depuis plusieurs mois. Il faut répondre à Harrison Rhodes qui demande un état présent de la poésie française contemporaine, et en particulier voudrait en savoir plus sur un personnage poétique entouré de mystère: Arthur Rimbaud. L'année précédente, en effet, l'éditeur Vanier vient de publier la première édition sérieuse des oeuvres du poète, Arthur Rimbaud, Poésies complètes, avec une préface de Verlaine. De nombreux comptes rendus dans les journaux et les revues spécialisées font ainsi connaître à un plus large public un auteur qui, jusqu'alors, n'avait bénéficié que d'une renommée confidentielle chargée d'un aura de mystère. Comme la presse semble vouloir faire de Rimbaud un personnage légendaire, mythique, plus grand que nature, et veut voir en lui le "chef" de la nouvelle école décadente, Mallarmé s'empresse de détromper son correspondant, et sans ménagement, crève la baudruche:

 

"Doutez, mon cher correspondant, que les principaux novateurs, maintenant [...] aient à quelque profondeur et par un trait direct, subi Arthur Rimbaud."

 

La littérature, instrument spirituel pour Mallarmé, s'est faite sans Rimbaud. Petite frappe poétique unique, il n'a pas été convié "aux grandes orgues générales et séculaires, où s'exalte, d'après un latent clavier," l'orthodoxie des nouveautés du goût très moderne. Mallarmé, avec vigueur, insiste sur le caractère "exceptionnel" de Rimbaud, mais ce, pour instaurer une quarantaine protective et mieux proscrire dans un "ailleurs" indéterminé les écrits du phénomène:

 

"Eclat [...] d'un météore, allumé sans motif autre que sa présence, issu seul et s'éteignant. Tout certes, aurait existé, depuis, sans ce passant considérable, comme aucune circonstance littéraire vraiment n'y prépara: le cas personnel demeure, avec force".

 

"Eclair, éclat, étoile, météore"... On reconnaît ici, immédiatement le lexique codé, façon Second Empire. Le cas personnel louche, vers le sexe. Inutile, ici, de lire sous les lignes, Mallarmé est passé maître dans l'art de la vraie-fausse implication:

 

'L'homme était grand, bien bâti, presque athlétique, un visage presque ovale d'ange en exil, avec des cheveux châtain roux mal en ordre et des yeux d'un bleu pâle inquiétant'. Avec je ne sais quoi de fièrement poussé, ou mauvaisement, de fille du peuple, j'ajoute, de son état blanchisseuse, à cause de vastes mains [...], lesquelles eussent indiqué des métiers plus terribles, appartenant à un garçon.

 

Le procès-verbal d'état signalétique à sous-entendus n'est pas l'exclusive des écrivains français informant leurs honorables correspondants étrangers. Le 9 juillet 1873 était parti de Londres, à destination de Paris, un rapport de Police conservé aux Archives:

 

"Chevriau est l'individu qui, sous le nom de "La Désirée" vit en concubinage avec le frère d'Assy. Un autre individu de la même catégorie a quitté Londres ces jours-ci et se trouve actuellement à Bruxelles; c'est Verlaine[...]. Verlaine a rompu provisoirement avec son jeune Adonis, Raimbaud [sic], ex-franc tireur de Paris qui est parti hier soir pour Charleville et se rendra de là à Paris où il connaît de nombreux habitués au Café de Madrid.

 

"Je me renseigne" assure Mallarmé dans sa lettre. Renseignements pris dans L'Echo des bas-fonds et Le Peuple souverain, journaux qui relatent ainsi une soirée parisienne :

 

Le poéte [sic] Saturnien, Paul Verlaine donnait le bras à une charmante jeune personne, Mlle Rimbaut [sic].

 

La notice biographique qu'offre Mallarmé accumule ainsi l'anecdote à bon marché, les historiettes troubles où l'on voit le jeune éphèbe anarchiste et provincial à la puberté perverse et superbe succomber successivement à l'orgiaque misère, à l'ingratitude, au désarroi, à l'ivrognerie et finalement à l'indifférence meurtrière. L'étrangeté du grand départ vers des ailleurs exotiques, Aden, Djibouti, Abyssinie, prive de matière à conter délicieusement et la communication s'achève sur l'évocation posthume d'un Rimbaud, moribond mercanti et cupide ne s'arrêtant à Paris, au retour d'Afrique, que pour réclamer les arriérés de ses droits d'auteur.

Comme l'indique Etiemble dans Le Mythe de Rimbaud, c'est la publication de cette lettre, à Chicago, le 15 mai 1896, dans The Chap Book qui inaugure, dans le monde anglo-saxon, la légende d'Arthur le Dur, "voyou à la beauté diabolique". Commérages et ragots qui, ajoutés à ceux qui circulent depuis 1871, n'en finissent pas de nourrir l'image légendaire de l'enfant maudit.

 

Dans sa correspondance ou ses médaillons et portraits en pied, Mallarmé n'hésite pas à indiquer ce qui, à ses yeux, fait le mérite ou le démérite de ses contemporains en matière de poésie. Dans cette lettre à Harrison Rhodes qui me sert de point de départ, Mallarmé investit suffisamment d'hostilité personnelle pour alimenter la fournaise refroidie d'une passion revancharde, mais la littérature, dont il aurait dû être question, y est curieusement absente et la postérité s'étonne.

Hier encore, tout empreinte d'une tentation de comprendre par un cas d'enquête capital et supérieur, la Nouvelle Revue Française expédiait à un échantillon d'écrivains et de critiques choisis, un questionnaire sur l'ascendant relatif de Rimbaud et de Mallarmé sur la poésie française contemporaine. Cette poésie, en qui se reconnaît-elle? Rimbaud ou Mallarmé?

Le louable souci de ne pas abandonner toutes les lettres au post/es ---poststructuralisme, postfreudisme, postcolonial, postcontemporain, posthistorique, postphallique, postmodernisme --- engage ainsi une réévaluation de la fabrique poétique du prémodernisme. A l'axe Rimbaud-Lautréamont fait pendant l'alliance Mallarmé-Valéry. L'emprise culturelle recourt ainsi, pour penser (mollement) notre modernité poétique, à faire de Rimbaud et de Mallarmé des textes limites, des bornes qui marquent les pôles contraires entre lesquels la poésie est prise au piège de son apparente liberté. Dans cette saisie polarisée se réalise, prétendument, la discontinuité entre, d'une part, la poésie cérébrale qui pousse vers le contrôle et le théorique et, de l'autre, la poésie comme inconnaissable illumination de l'informulé qui pousse vers l'inspiration fulgurante.

On ne peut que s'inquiéter et repousser, d'un pied ferme, la tentation critique réactionnelle qui, lasse d'un futur théorique imparfait, s'empresse de se précipiter dans une archéologie du savoir pour réhabiliter des figures poussiéreuses et, poux des vieilles barbes, pontifier une esthétique des idées reçues.

A l'aube de notre plus récente modernité, Maurice Blanchot prétendait "L'une des tâches de la critique devrait être de rendre impossible toute comparaison". Il n'y aurait donc plus rien à faire ou à attendre de l'alternative Rimbaud-Mallarmé et les prendre pour limites n'a pas de sens.

Toutefois, quels que soient le bien-fondé et les préjugés favorables dont ait été gratifié, dans les deux dernières décennies, le refus de la méthode comparatiste ("Comparaison n'est pas raison"], il n'en demeure pas moins que parmi les écrivains qui sont nos contemporains, le schéma binaire a entraîné des adhésions et des accommodements qui ont conduit à des prises de parti confirmées par l'engagement personnel et tenant lieu de prise de position.                                                

L'identification à ces deux figures-mausolée et la légitimation escomptée emprisonnent ainsi l'effort de libération du langage poétique dans une dialectique restreinte marquée par la réversibilité des contraires.

 

Fantômes à vendre!!! Et depuis belle lurette, pourrait-on dire, tant il est vrai que les grandes ombres ont la vie dure. Les aficionados de Robert Desnos auront en effet reconnu, dans le titre de mon exposé, la reprise d'un titre d'un texte de cet auteur publié en 1942 dans Mines de rien. Desnos écrit en effet:

 

En cette année 1942, où l'on évoquera le centenaire de Mallarmé, comment ne pas tenter de faire le bilan de son influence? [...] La banlieue de Paris nous est redevable de rues Gérard-de-Nerval, Baudelaire, Lautréamont, Apollinaire. Mais nous [déplorons] que l'urbanisme moderne eût supprimé les impasses. Une impasse seule nous [semble] susceptible de porter le nom de Mallarmé, tandis que ces quartiers neufs étant villes ouvertes, nous ne [pouvons] donner le nom d'Arthur Rimbaud à une porte. [...]. Le fait est là. Sans Rimbaud il n'y aurait plus eu de poésie en France depuis soixante-dix ans [...]. Peut-être serait-il temps de construire de grandes cités dans les régions neuves, peut-être faudra-t-il fermer [...] la porte Rimbaud dont les clefs sont celles mêmes de l'univers. Peut-être faut-il classer définitivement, comme un vestige historique, l'impasse Mallarmé.

 

Et la course aux grands revenants se poursuit de plus belle. Sartre, en 1945, sans doute furieusement inspiré par la reconstruction et la reprise industrielle, publie son étonnant portrait de Mallarmé ("CE PETIT HOMME FÉMININ"), devenu, pour lui, figure de héros moderne découvrant dans le taylorisme verbal le moyen quotidien de vivre l'angoisse métaphysique.

 

"Au moment où Taylor s'avisait de mobiliser les hommes pour donner à leur travail sa pleine efficacité, [Mallarmé] mobilise le langage pour assurer pleinement le rendement des mots".

 

Simultanément, Sartre relit Rimbaud dans "Le parti pris des Choses" de Ponge et conclut, formule sibylline, que Ponge est un "Rimbaud blanc". Ce qui laisse entrevoir, par implication que Rimbaud était un Rimbaud noir, ou cataracte entropique, qu'être Rimbaud c'est déjà être générique, destiné à en passer par toutes les non-couleurs de l'arc-en-ciel.

Brutalement, dans les années 50, après la parution de l'édition Renéville des Oeuvres complètes de Rimbaud dans la Pléiade et de l'ouvrage de Georges Izambard Rimbaud tel que je l'ai connu, tous nos plus grands écrivains, s'adonnent à la chasse aux figures fantasmagoriques. Pour n'en citer que quelques-uns: Pierre-Jean Jouve, "Rimbaud Chrétien", René Char, "Tu as bien fait de partir Arthur Rimbaud", Luc Estang, "Rimbaud et le Christ"; enfin, Yves Bonnefoy qui, d'une main écrit Arthur Rimbaud pour les Editions du Seuil et, de l'autre, prépare "La poétique de Mallarmé" pour Gallimard préservant ainsi une compartimentation qui n'adultère pas l'unité d'analyse.

Francis Ponge, dans Proêmes, même si c'est pour mieux s'en distinguer, reconfirme, en contrepoint, l'alternative:

 

"Le Parti Pris naît à l'extrémité d'une philosophie de la non-signification du monde. Mais en même temps il résout le tragique de cette situation. Il dénoue cette situation. Ce qu'on ne peut dire de Lautréamont, ni de Rimbaud, ni de Mallarmé, ni de Valéry"

 

L'illusion d'une contradiction primordiale ou de sa résolution entre l'hermétisme poétique abstrait et l'exaltation pure de la poésie-passion passe aussi, obliquement, dans les titres qui jalonnent l'écriture poétique contemporaine: Francis Ponge "La rage", mais "de l'expression"; René Char, Fureur et Mystère.

A l’aube de notre dernier grand effort de modernité, Marcellin Pleynet produisait un pamphlet intitulé « Aujourd’hui Rimbaud ».  Il y a donc, chez nos écrivains, c'est certain, croyance sous-jacente, quelque part et, si l'on veut, doctrine. Mais c'est une erreur de vouloir reconstituer ce qui nulle part ne s'articule ni ne se coordonne, ce qui ne parvient jamais à faire discours. Cette opposition est simplement présente et fait appel, simple aimantation.

Amaurose, l'attraction est motrice; énoncée elle participe de l'institué, énonçante, ou principe d'énonciation, elle participe d'un mouvement d'impulsion vers la monumentalité d'emprunt.

Dis-moi vers qui tu regardes et je te dirai qui tu es, ou plus frugalement, que tu es.

Feindre la cécité critique et ignorer les tropismes que déclenchent ces plus petits communs dénominateur poétiques, comme le fait, par exemple Henri Meschonnic dans Poésie sans réponse, et tout aussi indésirable que l'attitude qui consiste, à l'inverse, à épouser le modèle réducteur des deux pôles pour le pire et le meilleur.

II importe, en revanche, de reconnaître cette bi-polarisation primaire pour la formule qu'elle nous donne et de la situer dans l'économie générale de la pratique poétique.

Pour Mallarmé, le personnage, et pas seulement pour nous qui nous intéressons à ce que l'on a fait de l'alternative mythique Mallarmé-Rimbaud, le questionnement sur Rimbaud est d'abord une impertinence résultant en silence énigmatique, bercé à la fumée de plusieurs cigarettes.

Seul un butor étranger, venant de la lointaine Chicago, peut s'aventurer, faux pas, à prononcer dans le cercle restreint des amis de Valvins le nom de celui que le groupe voudrait voir proscrit hors de la littérature. Car c'est bien de cela qu'il s'agit dans cette lettre que Mallarmé met plusieurs mois à composer: l'insistance sur les tribulations personnelles de Rimbaud n'a pas pour seul effet de présenter un portrait péjoratif, même si c'est ce résultat que l'on retient surtout; le discours participe d'une stratégie qui vise à écarter Rimbaud hors de tout contexte proprement littéraire en insistant longuement sur l'étrange aberration qu'offre un cas exceptionnel de désordre de l'expression. "Doutez, mon cher correspondant, qu'il y ait là littérature, seul le cas personnel demeure" écrit Mallarmé.

            D'ailleurs, demande Mallarmé, pourquoi s'ingénier à voir de la littérature, là où d'ailleurs Rimbaud n'y « entendait rien » ? Et d'inventer, à titre de preuve, l'anecdote selon laquelle, interrogé sur la littérature par son camarade de Collège, Delahaye, Rimbaud n'aurait répondu qu'en faisant la "sourde oreille". Comment faire "la sourde oreille" à la littérature, quand, pour Mallarmé, la littérature, toute, n'est que Musique? "l'intellectuelle parole, à son apogée"?

 

Mais ici, dans cette eulogie à rebours que constitue la lettre, pas de Musique, pas de chants funèbres, pas de "Symphonie littéraire" comme ceux que produira Mallarmé pour l'oraison de Verlaine; pour ce Prince des poètes qui l'a précédé. Mais pour l'AUTRE, l'antérieur, le pénultième, à peine "caressé par l'aile littéraire enfouie en l'ombre", rien qu'un petit son nul. "Elle est morte, bien morte, la désespérée Pénultième". Pénible jouissance. Ni fleurs, ni littérature pour Rimbaud!

Pour parler de Rimbaud, cet AUTRE, qui n'est pas poète, Mallarmé est contraint à un déplacement verbal radical. C'est à l'emploi du discours élémentaire, I"'universel reportage", qu'il recourt pour rabattre l'admiration rimbaldienne qu'éprouve son correspondant étranger.

            "Narrer, décrire, enseigner, juger". La révolution discursive qui expulse hors de la littérature, réassigne également les instances pragmatiques de l'énonciation. Rétablit en position de Maître d'École, Mallarmé ne peut échapper à l'obligation de passer jugement, comme il le fait dans ses commentaires hebdomadaires portés sur les livrets de correspondance de ses élèves du Lycée Ledru-Rollin. "Fière incurie", "anarchisme de l'esprit", "démon adolescent en crise définitive", " Enfant trop précoce", "Puberté perverse et superbe", "Grand gars ravagé violemment par la littérature après de lentes heures studieuses aux bancs, aux bibliothèques". L'évacuation progressive de Rimbaud est maintenant complète: ces débordements d'expression dans lesquels certains croient voir de la littérature ne sont en fait que ce que l'on désigne généralement sous le nom d"'écarts de jeunesse". Non pas "crise de vers" mais "crise d'adolescence".

"Parler n'a trait aux choses matérielles que commercialement", remarque Mallarmé dans "Divagation première". Indéniablement, avec cette lettre sur Rimbaud, il revient au petit commerce. Une réaction qui, à deux titres à de quoi surprendre. En 1896 Mallarmé est en pleine possession du Mallarméisme, les quotidiens "Vers de circonstances" en sont la preuve; il aurait donc pu s'élever au-dessus de la rédaction d'un "banal reportage". Plus significatif encore est le fait que la mise à l'écart du discours littéraire, et sa disqualification suivie d'une transposition radicale dans un autre mode de discours, répète étrangement ce qui s'était déjà produit après la rencontre de Mallarmé avec Rimbaud à la fin de la Commune lors du célèbre dîner des "Vilains Bonshommes". Il est remarquable, en effet, que la période de production poétique de Rimbaud, 1871-1873, corresponde directement, chez Mallarmé à une période d'attrition poétique exceptionnelle et à la rédaction des grandes productions "commerciales": La Dernière Mode, Les Mots Anglais à l'usage des classes et du Monde, Les Dieux Antiques, mythologie illustrée à l'usage des lycées, pensionnats, écoles et gens du monde.

On dit Rimbaud! et cet AUTRE, à quinze années de distance, relègue le dire dans le "numéraire facile et représentatif des inutiles écrits contemporains". Ou bien est-ce exactement l'inverse qui se produit? L'intentionnelle revanche illocutoire impose un discours impur d'où ne disparaît pas la présence énonçante de l'auteur? En 1871, à ce dîner qui lui est resté en mémoire, on désigne à Mallarmé l'éphèbe aux beaux vers du nom de "poète" et on cite "Le Bateau Ivre". A cette époque, il est lui, Mallarmé, de son aveu même dans Les Hommes d'aujourd'hui, un petit enseignant dans la gêne, désespérant d'écrire jamais l'Oeuvre et condamné aux besognes propres de la petite écriture au jour le jour. En avril 1896, lorsqu'il écrit cette lettre, il vient de devenir "Prince des poètes" et le nom de Rimbaud ne suscite dans les milieux littéraires qui lui sont proches qu'un silence gêné et absent.

Sartre, non sans sagacité, remarque :

 

"Un poète mort à vingt-trois ans, tué par le sentiment de son impuissance: c'est un fait divers".

 

En 1896, Rimbaud, c'est un fait divers et, comme le personnage motif du poème "Pauvre enfant pâle", son cas est pris en charge par le discours dévalué du reportage qui suffit à l'anecdote. Reportage, non pas littérature, car on ne fait pas de littérature avec de mauvais sentiments.

 

Cette lettre énumérante qui règle son compte à l'usurpateur poétique se veut dans le Vrai de la poésie; entre le Beau et l'Utile. C'est avant tout à la poésie et à la littérature que Mallarmé veut faire Justice dans ce texte au miroir.

Dans "Quant au livre" (Action restreinte) Mallarmé écrit:

 

 « Plusieurs fois vint, le même, cet autre, me confier le besoin d'agir [...], qu'entendait-il expressément? Se détendre les poings, en rupture de songe sédentaire, pour un trépignant vis-à-vis avec l'idée. [...] Agir, signifia, visiteur, je te comprends, philosophiquement, produire sur beaucoup un mouvement qui te donne en retour l'émoi dont tu en fus le principe, donc existes.

Cette pratique entend deux façons; ou, par une volonté qui dure une vie, jusqu'à l'éclat multiple; sinon, les déversoirs à portée, journaux et leur tourbillon, avec l'immunité du résultat nul.

La poésie, sacre; qui essaie, en de chastes crises [...] pendant l'autre gestation en train.

Le souterrain durera, ô impatient, ton recueillement à préparer l'édifice de haut verre essuyé d'un vol de Justice.

Aussi garde-toi et sois Ià.

 

 

Rimbaud, bien sûr, en 1896, n'est plus là. Météore impatient, rageur, outrageux, il n'a pas su durer, il ne s'est pas gardé, il s'est dissipé avant même que de faire du grand Art. C'est sous ce rapport, et ce rapport seul, que la lettre dépasse l'anecdote et pose la question littéraire, mais pour mieux faire de cet Autre orageux l'image quintessentielle de la non-littérature que n'effleurera jamais l'aile de la Justice et où la Cité, jamais, n'apposera le Sceau universel. Pour Mallarmé la poésie demeure une "lente alchimie". A la lettre, donc, les textes de Rimbaud, n'ont pas droit de Cité.

Relisons la lettre :

 

J'estime [...] que prolonger l'espoir d'une oeuvre de maturité nuit, ici, à l'interprétation exacte: celle d'un enfant trop précocement touché et impétueusement par l'aile littéraire qui, avant le temps presque d'exister, épuisa d'orageuses et magistrales fatalités, sans recours à du futur.

 

S'il est vrai, comme l'écrivent Steinmetz et Gleize que "chez Rimbaud, il faut souvent puiser dans la fiction des remarques qui relèvent authentiquement de la méditation esthétique", alors la réponse anticipée de Rimbaud à la lettre de Mallarmé est à trouver dans le poème "... Le Juste...", un texte qui n'a pas la faveur des collectionneurs de morceaux choisis et fréquenté par la critique seulement quand il s'agit de signaler que s'y trouve la première occurrence du terme "LE MAUDIT".

Il y a certes anachronisme absolu à lire conjointement ce poème rimbaldien de 1871 avec le texte mallarméen de 1896; mais "Le Juste" n'est pas un texte assigné à sa propre contemporanéité; prospectif et projectif, il appartient au domaine du "je me voyais déjà" et comme l'indique le plus-que parfait du premier vers de la strophe 8 "J'avais crié cela...", il porte un regard futur sur un passé à venir.

Également, l'homogénéité thématique, entre les deux textes, si elle n'est pas convaincante a toutefois le mérite d'être concertante: la "Justice", le "Juste", le "Sceau de la cité", le "poing de la cité", le "météore", les "astres", et les "astéroïdes".

Dans le poème comme dans la lettre, la rencontre du Juste et du Maudit s'établit sur un contraste provoquant du temps et de l'espace. Au Juste la durée: "vieillard", "immobile", "estropié", qui dégénère en rigidité pétrifiée, " ventre de grès". Au Maudit, la vitesse: "bolides", "vents", et le mouvement: "comète", "remuement", "astres qui filent". Attitudes aussi: au Juste la "pitié", la "vertu", la "douceur" et la "raison sereine"; au Maudit la "fièvre", le "dégoût", la "fureur", la "folie" et I"ironie atroce".

Collision sans lendemain du Juste et du Maudit; Arthur Rimbaud s'exhorte:

 

Frère va plus loin!

L'ordre, éternel veilleur, rame aux cieux lumineux

Et de sa rage en feu laisse filer les astres!

 

La littéralité du texte et son caractère anti-phrastique ( Le Juste est injuste) sont suffisamment évidents pour ne pas autrement réclamer une paraphrase d'escorte au delà de la simple mise en place du cadre contrastif. Seule la strophe six, où, étrangement s'énonce le verdict ("proscription"), comporte une complication de texte qui appelle explication.

 

Que tu fais proscrire, et dégoises des thrènes

Sur d'effroyables becs de canne fracassés!

 

Étrange interpolation des discours: à la lisibilité immédiate du reste du poème fait place une suite verbale opaque et énigmatique qui appelle le dictionnaire, cas rare chez Rimbaud comme le remarque Michel Launay. A la suite d'une glose savante, dont je vous passe le détail, Marc Anscione traduit ces deux vers obscurs comme suit "Toi, le Juste, tu proscris et tu t'éternises en discours obtus sur des riens".  Inutile d'insister, ici, sur l'identité universellement reconnue de l'auteur qui s'est fait une spécialité du "discours allégorique du rien"; je me contente de remarquer la similarité énonciative des procédures discursives: parlant de Rimbaud, Mallarmé abandonne le discours littéraire mallarméen contraint et densifié et impose l'universel bavardage du reportage. Relatant le discours du Juste, Rimbaud adopte une formulation absconse et elliptique qui doit tout aux arcanes des dictionnaires.

J'indiquerai, par la suite, ce que recouvre cette étonnante empathie discursive à la fois instigatrice et révoquante. Pour l'instant, je voudrais rassembler les éléments qui fondent l'essentiel de cette confrontation emblématique:

 

Mallarmé. La littérature est dans la durée et son cortège de vocables associés: patience, effort, travail, différer, continuer, graduer, moduler, etc.

 

Patience et longueur de temps

Font mieux que force et que rage

 

Propos banal que cette morale de La Fontaine, si elle n'était la formule même que choisit Ponge pour unifier et définir de la manière la plus appropriée, ce qu'est pour lui, aujourd'hui, la "Rage de l'expression" et qu'il développe comme suit:

 

Donc à l'origine, un sanglot, une émotion sans cause apparente... Il s'agit d'éclaircir cela, d'y mettre de la lumière, de dégager les raisons ...et la loi. de faire servir ce paysage à quelque chose d'autre qu'au sanglot esthétique, de le faire devenir un outil moral, logique, de faire, à son propos, faire un pas à l'esprit.

Toute ma position philosophique et poétique est dans ce problème.

Je désire moins aboutir à un poème qu'à une formule, qu'à un éclaircissement d'impressions. S'il est possible de fonder une science dont la matière serait les impressions esthétiques, je veux être l'homme de cette science.

 

A Rimbaud, la brutalité, l'intuition, le spontané, l'errance, les bolides, l'éclat, la fulgurance et l'instantané.

 

Le poème est ascension furieuse

Étincelle nomade qui meurt dans son incendie

 

Affirme encore aujourd'hui René Char dans Fureur et Mystère. Et celui que l'on a qualifié de "poète du mouvement" s'élance à la poursuite de la comète rimbaldienne:

 

Chez Rimbaud, la diction précède d'un adieu la contradiction. Sa découverte, sa date incendiaire, c'est la rapidité. L'empressement de sa parole, son étendue épousent et couvrent une surface que le verbe jusqu'à lui n'avait jamais atteinte ni occupée. En poésie on n'habite que le lieu que l'on quitte, on ne crée que l'oeuvre dont on se détache, on n'obtient la durée qu'en détruisant le temps.[...]

Tu as bien fait de partir, Arthur Rimbaud! Nous sommes quelques-uns à croire sans preuve le bonheur possible avec toi.

 

La confrontation Rimbaud-Mallarmé, telle qu'elle se laisse interpréter dans la lettre de Mallarmé à Harrison Rhodes et "Le Juste" de Rimbaud, se voit donc, reprise de justesse dans notre contemporanéïté par Char et Ponge qui la poétisent réductivement comme un choix significatif entre le plein fugace et le concis durable.

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L'alternative ne peut être opérante que si elle pose d'abord l'ajustement des deux termes à une interaction de la théorie du langage et de la théorie de la littérature. Là est la précaution. Ainsi compris, le débat autour de ces deux figures emblématiques de notre poésie livre l'arcature d'un simple vade mecum qui permet de s'orienter dans l'espace poétique de la langue: contrôlée et maîtrisée elle est mallarméenne, spontanée et intuitive, elle est rimbaldienne.

Ceci, aujourd'hui, expliquera peut-être pourquoi Michel Deguy, qui voit la poésie dans "le fait de pousser le langage au hasard de ses limites", poursuit furieusement Queneau, l'OuLiPo et les néo-pérecquiens dénonçant la menace que constitue, pour la poésie, leur langue poétique répétée, formelle, contrôlée, et restreinte.

 

A la poésie sa grande cause, au Juste ses petits effets de manche éphémères.

 

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