C Jean-Jacques Thomas, 1993

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Dalhousie French Studies, 25 ( Fall-Winter 1993)

Special issue « Mallarmé, Theorist of Our Times»

Mallarmé: Journal

Jean-Jacques Thomas

Dans mon article "Porte Rimbaud... Impasse Mallarmé" j'ai proposé une étude de la prégnance exercée par l'oeuvre de Mallarmé sur la poésie française contemporaine.1 Le titre de cet article, un tant soit peu sibyllin et facétieux, était en fait une citation tirée du texte de Robert Desnos, Mines de rien. Un collègue, avec qui j'avais parlé de mon travail sur Mallarmé et Rimbaud, m'avait signalé ce court texte qui, sous forme de pirouette verbale, proposait une réflexion sur l'importance relative de ces deux auteurs à l'époque du surréalisme naissant. Le ramassé significatif de la formule "Porte Rimbaud... Impasse Mallarmé" m'avait plu et j'en avais fait, en quelque sorte, le résumé anticipateur de mon exposé sur l'influence littéraire posthume de ces deux auteurs.

J'ignorais alors que Desnos n'avait probablement pas créé l'image, mais qu'elle avait son origine chez Mallarmé même. De fait, dans une fameuse lettre à Thibaudet sur Mallarmé, Valéry écrit: "Quand j'ai rencontré Mallarmé celui-ci se disait dans une impasse."2

Tout d'ailleurs, dans les écrits divers de Paul Valéry, semble démontrer que pour lui Mallarmé était destiné à ne pas avoir de postérité. Celui-ci, en effet, prétend que Mallarmé, à date, avait poussé l'expérience personnelle de la poésie si loin que sa manière ne pouvait pas se laisser emprunter par d'autres qui viendraient après lui. Comme le montre bien Henri Mondor dans son livre, toutefois surtout anecdotique, L'heureuse rencontre de Valéry et Mallarmé, après une période d'admiration sans restriction de Valéry pour Mallarmé, vient le rejet, la mise à distance, comme résultat d'un insurmontable besoin de définition personnelle loin de tout soupçon d'influence directe.3 A la suite du débat public qui venait de s'ouvrir entre Rémy de Gourmont et Thibaudet à propos de l'ouvrage La poésie de Stéphane Mallarmé que ce dernier vient de publier, Valéry éprouve le besoin de conforter Thibaudet dans son affirmation que Mallarmé n'a guère d'influence même sur la génération suivante qu'il semble avoir dominée, sinon de sa petite taille, du moins de sa grande ombre. Valéry écrit ainsi:

Sous l'influence de Mallarmé, mon avis brièvement. Elle est comme nulle. Qu'il y ait certains résultats de cette oeuvre de précision qui n'aient pas tardé à passer dans l'industrie, nous le montrons tous. Rien de plus curieux que la variation de cet effet dans la manière de plusieurs. La courbe de l'imitation monte brusquement et, après un palier de quelques années descend.... Et ce fut comme une maladie. Beaucoup sont heureusement revenus à leur température normale. Il ne faut pas s'en étonner. Mallarmé ne devait pas avoir d'influence: c'est une proposition qui peut se démontrer.4

Valéry, aujourd'hui le plus souvent associé à la tradition poétique mallarméenne par la critique contemporaine—on se souvient du parallèle Lautréamont-Rimbaud / Mallarmé-Valéry que trace Francis Ponge dans Proêmes—Valéry, donc, n'est pas le seul parmi les grandes voix du début du siècle à dénier toute trace d'influence à Mallarmé.

On sait que Valéry a longtemps éprouvé un intérêt particulier et une certaine admiration pour Maurice Barrès. Dans une lettre de juin 1890 envoyée de Montpellier, où il se morfondait, à son ami Pierre Louÿs qui profitait de la vie parisienne, Valéry écrit: "Combien fortuné vous êtes de connaître Mallarmé, Verlaine et ce Merrill si curieux! Il est fâcheux que vous n'aimiez pas Barrès. Quoique décadent, c'est bien un des hommes les plus symptomatiques!! de ce temps et des plus souples."5

Dans les années 20, Barrès et Valéry, maintenant auteurs reconnus, ses retrouvent ensemble, à nouveau, pour refuser toute postérité et toute influence à Mallarmé. La différence stratégique tient au fait que pour Valéry il s'agit sans cesse de négocier la relation difficile du Maître et du disciple, alors que dans le cas de Barrès il y a simple exécration de ce que Mallarmé représente dans le domaine littéraire et intellectuel. Pour Barrès, toute influence est à dénier à Mallarmé au nom d'une moralité intellectuelle et esthétique. Si forte était l'aversion que Barrès éprouve à l'égard de Mallarmé, qu'il avait fait de ce nom propre un nom commun pour désigner les promoteurs de ce qui apparaissait à ses yeux comme la dégénerescence intellectuelle française. Il peut ainsi écrire:

Les Mallarmé.— On peut se demander pourquoi une certaine partie raffinée du public se plaît à admirer des gens sans modestie, incapables de se soumettre simplement à l'influence d'une belle oeuvre, embarrassés par leur amour-propre dans l'instant même où ils lisent, et qui veulent collaborer avec leurs lectures .6

Le déni d'influence ne se limite pas à l'invective pamphlétaire; Barrès utilise un argument bien établi, et par Mallarmé lui-même, pour discréditer l'oeuvre. On se souvient que dans la lettre envoyée à Harrison Rhodes, en avril 1896, Mallarmé refusait toute influence poétique à Rimbaud et lui refusait même le statut de poète, car il n'y avait pas eu d'oeuvre considérable constituée dans la durée du travail poétique. Mallarmé écrivait ainsi à propos de Rimbaud:

 

Doutez, mon cher hôte, que les principaux novateurs, maintenant [...] aient à quelque profondeur et par un trait direct, subi Arthur Rimbaud. J'estime que prolonger l'espoir d'une oeuvre de maturité nuit, ici, à l'interprétation exacte d'une aventure unique dans l'histoire de l'art. Celle d'un enfant trop précocement touché et impétueusement par l'aile littéraire qui, avant presque d'exister, épuisa d'orageuses et magistrales fatalités, sans recours à du futur.7

Il est donc remarquable que Barrès reprenne le même argument de l'oeuvre lacunaire, incomplète, inachevée, en somme, pour contester la légitimité poétique de Mallarmé et son droit à une postérité d'influence. Il peut ainsi noter:

Mallarmé ne me touche pas. II y a des parties en jachère. Qu'est-ce que le génie supérieur à son oeuvre, sans oeuvre? Dans mon métier j'y crois de moins en moins. Je ne crois pas du tout à un Mallarmé, à un génie qu'une oeuvre ne prouve pas.8

L'exécration que Barrès voue à Mallarmé est sans bornes, il va même jusqu'à insister que Baudelaire, Verlaine, et Mallarmé sont d'inacceptables "taches d'encre" sur la belle page de la poésie française. Une correspondance avec Charles Maurras, datée du 26 octobre 1912, révèle le sous-texte politico-moral qui arc-boute le refus de l'influence mallarméenne:

Mon cher ami,

[...] Ces beaux talents richement doués ne sont pas réalisés et ont été empêchés de le faire par toutes sortes d'idées fausses et de systèmes vicieux dont ils étaient tout à la fois innocents et coupables, mais dont la continuation, l'honneur et le respect risqueraient d'empoisonner, comme ils ont commencé, les générations qui les suivent. Voyez que d'empoisonnements ou de naufrages: de Verlaine à Mallarmé, à Rimbaud, à Laforgue et aux autres! Croyez-vous à l'éternité de ces beautés déviées et qu'il y ait de grandes chances que le goût public s'attache aux feuilles jaunes de ces vieilles saisons? Il me semble que leur principal emploi aura été de fumer la terre par un travail de décomposition spontanée dont il restera peu de choses ou rien [...]. L'Europe qui s'annonce paraît peu disposée à cet art immobile, étroit, de contemplatifs agités.9

Cette alliance, apparemment contre nature selon nos perceptions actuelles, qui réunit Valéry et Barrès dans une dénonciation commune de l'influence de Mallarmé, pose indéniablement la question de la continuité. Tous deux, Barrès et Valéry, indiquent dans leurs écrits la place prépondérante que tenait Mallarmé dans la constellation littéraire du moment où, jeunes encore, l'un quitta Montpellier et l'autre Charmes pour venir participer à la vie intellectuelle de la capitale. Tous deux dans leur Cahiers font mention, à date, de la mort de Mallarmé et tous deux dominent la vie littéraire française entre le symbolisme et le surréalisme. Que l'on se souvienne par exemple que le 13 mai 1921, quand Breton annonce le procès littéraire de Maurice Barrès, Valéry est un des grands noms qui sert de caution à l'entreprise de Littérature, la revue qui parraine le procès. De plus, en tant que détenteur de la chaire de Poétique au Collège de France, l'influence de Valéry est considérable sur la vie universitaire et littéraire de la France. Il est donc manifeste, aujourd'hui, où le nom de Mallarmé est une référence inévitable en matière de poésie, que son immédiate postérité ne lui fut guère favorable et manque même de généreuse gratitude. Le contrat d'édition désastreux que Mallarmé avait signé avec Deman lors d'une période de grand dénuement financier ne fut guère propice non plus à la diffusion de ses oeuvres après sa mort, la famille et les proches ayant été dépouillés de tout droit de regard. Il faut attendre 1914 pour une publication d'Un Coup de dés, 1925 pour Igitur, et la tombée dans le domaine public, en 1945, pour le reste de l'oeuvre.

De surcroît, outre les écrivains de premier plan, pour ce qui touche à la critique littéraire de l'époque, l'oeuvre de Mallarmé est loin de faire l'unanimité. J'ai cité en introduction l'ouvrage controversé de Thibaudet de 1912 et le débat qu'il occasionna avec Rémy de Gourmont. Le bergsonisme actif de Thibaudet trouvait peu de prise sur les textes de Mallarmé, un écrivain qui, dans Crise de vers, propose que le but de toute écriture c'est "d'omettre l'auteur." Dans ce qu'il faut bien considérer comme sa somme testamentaire, Réflexions sur la littérature, publiées de manière posthume en 1938, Thibaudet affirme encore que Mallarmé n'a pas de postérité:

Pour ce qui concerne Mallarmé, il faut bien s'entendre sur sa place et son influence actuelles. Il est certain qu'on ne l'imite plus [...]. L'influence de Rimbaud a été aussi différente de celle de Mallarmé que les deux auteurs étaient eux-mêmes différents. Mais l'un comme l'autre a aujourd'hui son représentant, son héritier direct. Si Mallarmé génuit Valéry, Rimbaud génuit Claudel [...]. L'influence de Mallarmé ne s'est pas exercée sur le contenu de la littérature, mais sur la manière de poser le problème littéraire. N'exagérons d'ailleurs pas cette restriction. L'influence de Mallarmé nous apparaît surtout comme une influence formelle, qui modifie l'atmosphère plutôt que les objets littéraires. Mais si nous ne cherchions dans Mallarmé qu'à aimer Mallarmé, nos raisons seraient un peu frêles.10

Quant à Gustave Lanson, cet autre monstre sacré de la critique littéraire du début du siècle, son insistance critique sur l'historicité externe ne trouve pas beaucoup de matériel dans l'air raréfié et tout abstrait de la poésie mallarméenne. Je n'ai trouvé aucune page à lui consacrée, mais, soucieux de compléter le tableau de l'immédiate postérité de Mallarmé, j'ai consulté l'édition personnelle de Lanson de Vers et prose, qui, comme tous les ouvrages de Lanson, se trouve à la bibliothèque de l'Université Duke. Cette édition dédicacée par Mallarmé est celle de l'édition de 1893 publiée à la Librairie Académique Didier, Perrin et Cie. A en juger par les maculatures microscopiques des remarques en écriture serrée qui parsèment l'ouvrage, il est clair que Lanson n'éprouve pas un grand intérêt pour ce texte. Partout on retrouve des points d'interrogation groupés: "????", et dans la marge de "L'angoisse, ce minuit, soutient, lampadophore, / Maint rêve vespéral brûlé par le Phénix," on peut décrypter l'inscription: "Qu'est-ce que cela veut dire?"

Les extrêmes contemporains de Mallarmé ne furent donc pas très généreux sur les mérites, postérité et influence possible de l'oeuvre mallarméenne. Barrès se fait même prophétique lorsqu'il affirme qu'une fois proféré ce jugement de la contemporanéité militante, il pourra y avoir des variations, mais que le sort en est jeté, le jugement immédiat est destiné à perdurer dans l'éternité des siècles et des siècles:

Jamais rien ne remplacera le jugement de ceux qui ont vu. Après cela la postérité arrive; elle a une autre opinion, elle repeint par-dessus, mais les premières couleurs de fond réapparaissent.11

 

Faut-il se laisser impressionner, et considérer que le présent attachement à Mallarmé est une aberration que rien ne justifie? Faut-il s'en remettre au jugement de "ceux qui ont vu" et considérer que l'influence actuelle est moindre que ce que l'on peut soupçonner? Faut-il s'abandonner à une autocritique responsable et reconnaître qu'après tout les raisons d'être d'un colloque ou numéro spécial de revue consacrés à Mallarmé, aujourd'hui sont nulles et non advenues? Faut-il proclamer. "Mallarmé? Connais pas!"?

Dans "Porte Rimbaud... Impasse Mallarmé" j'ai traité du réseau intertextuel qui se trame entre Mallarmé, Ponge, Bonnefoy et Roche. Il n'est donc pas utile que j'y revienne ici. Après ma rapide visite de l'immédiat après-Mallarmé, c'est donc dans un tout autre domaine que je voudrais postuler la postérité contemporaine de Mallarmé. Dans un domaine anticipé de manière prémonitoire par Thibaudet lorsque celui-ci écrit que l'influence de Mallarmé se situe dans la manière de considérer "le fait littéraire," l'importance de Mallarmé, aujourd'hui, tient à ce qu'il a transformé la poésie en un "objet formel," produisant ainsi le corpus littéraire privilégié d'un certain type de critique que son oeuvre a anticipé et a certainement contribué à développer. Dans cette perspective, il semble tout à fait possible de l'exclure du monde de la poésie comprise d'une certaine manière par la tradition critique et de le transporter dans le monde de la critique en prétendant que )'oeuvre mallarméenne répond à des exigences d'analyse plutôt que d'expression. "Communiquer" a moins d'importance que "comprendre."

C'est cette appréhension de l'influence de Mallarmé qui a guidé le choix du titre de mon essai. Si le mot "Journal" apparaît en italiques dans le titre, c'est pour intentionnellement laisser supposer qu'il s'agit là d'une oeuvre méconnue de l'auteur. Certes, le lecteur rectifie de lui-même. Et, ici, de fait, il s'agit du point refusé, discrédité de l'écrit, de ce qui précisément, dans sa logique, ne peut pas faire "oeuvre." La notion de journal et, plus précisément, l'objet "journal" lui-même, servent de repoussoir commun à la fois aux écrits reconnus de Mallarmé et aux postulats de la critique littéraire actuelle avec laquelle ses écrits célébrés sont en état de symbiose.

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Nombre de citations utilisées dans la première partie de mon étude viennent de ce que Valéry et Barrès appellent Cahiers, autre vocable pour ce que les Goncourt appelaient plus crûment Journal. Chacun sait que Mallarmé ne voulait pas que soient publiés ses écrits testimoniaux, avec leur interminable palinodie, leur faiblesse de style, leur immédiateté à la signification éphémère. La veille de sa mort il a demandé que tous ses papiers personnels, ébauches, esquisses, travaux en cours, notes, ne lui survivent pas et soient brûlés immédiatement—ce qui fut fait, nous dit Valéry. Partout, en plus, reviennent dans les écrits de Mallarmé le mépris et l'honneur que lui cause l'objet "journal." Le journal est un usurpateur, un valant pour, qui, sous le pli, dans le repli, voudrait se faire passer pour ce qu'il n'est pas. Dans Divagations, Mallarmé peut ainsi écrire:

Le pliage est, vis-à-vis de la feuille imprimée grande, un indice quasi religieux; qui ne frappe pas autant que son tassement, en épaisseur, offrant le minuscule tombeau, certes de l'âme. Spectacle, certainement, moral—que manque-t-il avec l'exploit, au journal, pour effacer le livre: quoique, visiblement, encore, d'en bas ou, plutôt, à la base, l'y rattache une pagination, par le feuilleton, commandant la généralité des colonnes: rien, ou presque. (Divagations, 267-268)

L'objet souffre de faiblesse interne: forme fragmentaire, hasardeuse, morcelée, déversoir abject du quotidien qui "suffit pour échanger la pensée humaine [...], cet emploi élémentaire du discours dessert l'universel reportage dont, la littérature exceptée, participe tout écrit contemporain" (OC 368). Contre le JOURNAL, donc, chez Mallarmé se lève LE LIVRE, mais pas n'importe quel livre; il y a en effet de mauvais livres; débris, suivant, au hasard Balthazar, l'échappée belle d'une pensée étrangère à elle-même et à son propos, sinon l'obsédante satisfaction de s'entendre elle-même: "Un livre comme je ne les aime pas, ceux épars et privés d'architecture. Nul n'échappe décidément, au journalisme."12

Ce dédain pour le Journal, adultéré d'insuffisances, n'est pas seulement la marque d'un élitisme personnel hautain. Il y a, certes, le fait, mercanti, que Mallarmé dans les années dures, 1871-1879, a dû vivre d'une multitude de piges; comme le "pauvre enfant pâle," il est, dit-il, "beaucoup dans les journaux" et la correspondance de cette époque, à ses amis proches, montre clairement que Mallarmé était aux abois dans ses finances personnelles et n'avait d'autre recours que de se soumettre corps et biens à l'esclavage rémunérateur de l'immonde bavardage des échos. Sans sombrer dans l'anecdote à bon marché dont lui-même se payait à la petite semaine, on peut toutefois rappeler que dans une lettre de 1871 à Sarah Helen Whitman, la soeur du grand Walt Whitman, Mallarmé se déclare si irréductiblement lassé qu'il implore un poste de journaliste aux Etats-Unis ou du moins de chroniqueur parisien pour un journal américain. "Je cherche pour tout concilier, au loin, comme en Amérique, quelque travail de journaliste, anonyme, une chronique parisienne, même dans une publication peu importante mais payant un peu; et peut-être qu'un conseil de vous, bien chère Madame, qui devez avoir tant d'expérience en ces sortes de choses, pourrait me mettre sur la bonne voie."13

Il y a, aussi, l'étrange cas de La dernière mode, gazette du monde et de la famille, ce journal au titre presque parodique du type "L'extrême contemporain." Les témoins d'époque, dont Cazalis, nous affirment qu'il est entièrement écrit par Mallarmé et que celui-ci règle les moindres détails, y compris la mise en page, la typographie et l'organisation des réclames.

Comme le montre le sommaire du numéro de la quatrième livraison en date du 18 octobre 1874 (voir ci-dessus, p. 34), les rubriques répétitives "La mode," "Chronique de Paris," "Le carnet d'or," "Gazette et programmes de la quinzaine," apparemment écrites par des collaborateurs divers, en fait, dissimulent les talents journalistiques de Mallarmé.

"Marguerite de Ponty" et "Miss Satin" ne font qu'un et malgré le sexe féminin présumé de l'auteur se révèlent, en fait, des noms de plume, sans jeu de mots, de Mallarmé. On peut supposer que ce sont ces impostures, ces travestissements d'autorité qui permettent à Sartre dans son Mallarmé de présenter l'auteur comme "un petit homme féminin" et à Mauron d'écrire: "Il y avait en cet homme discret un lutin exhibitionniste." Plus intéressant, du point de vue de l'écriture, est le fait que le rédacteur de la partie "Chronique de Paris" signe son intervention de l'étrange sigle lx. Naturellement cette découverte ravit l'exégète. Que l'on songe: signer d'un x c'est la stéréotype même de la, signature analphabète. Révélation parodique: le chroniqueur ne sait pas écrire! Également, ici, se manifeste le désir, le souhait exprimé en 1871 dans la lettre à Madame Whitman: "quelque travail de journaliste, anonyme, une chronique parisienne." Enfin, voilà bien un intertexte, que dis-je, un interprétant, pour le résistible sonnet en ix—celui de 1868, "Sonnet allégorique de lui-même" ("nul pti-Ix car le maître est allé puiser de l'eau du Styx"), ou celui de 1887 ("Nul pti Ix, aboli bibelot d'inanité sonore"). Dans les deux cas, Traumerdeutung de l'identité. Je dis: "Petit X" est ce Monsieur qui disparaît! Jour de gloire pour le lacanisme sémiologique: "Le sujet aussi bien, s'il peut paraître serf du langage, l'est plus encore d'un discours dans le mouvement universel duquel sa place est déjà inscrite à sa naissance, ne serait-ce que sous la forme de son nom propre."14

Dans le nom propre qui disparaît, "Monsieur n'est plus là," c'est Mallarmé qui est métaphoriquement refoulé. Le journal favorise et appelle le travestissement symbolique. Dans cette transformation de Mallarmé en l'anonyme Ix c'est tout le discours de l'identité qui vient s'immoler en un pur phonème encore appelé lettre. "Monsieur n'est plus là, X le remplace." Désautorisation du discours comme l'entendait Mallarmé: "Arriver de la phrase à la lettre [...]." Processus d'effacement de l'identité que Freud et Lacan ont parfaitement identifié: "La forme de mathématisation où s'inscrit la découverte du phonème comme fonction des couples d'opposition formés par les plus petits éléments discriminatifs saisissables de la sémantique, nous mène aux fondements mêmes où la dernière doctrine de Freud désigne, dans une connotation vocalique de la présence et de l'absence, les sources subjectives de la fonction symbolique" (Lacan 285).

Mallarmé ne se soustrait pas totalement à l'entreprise de La dernière mode, il y apparaît, là, où même on l'attendait, dans la partie qui n'est pas journal et que le sommaire désigne comme "Nouvelles et vers." Cette quatrième livraison offre une traduction, la seule apparition à visage découvert du lutin exhibitionniste. Alternative: si le JOURNAL est le domaine authorial redux de la lettre, son avers, le LIVRE, est, au contraire, celui de l'expansion dans le discours plein. Dualisme simpliste et puissant que confirme Mallarmé dans Divagations: "Le livre, expansion totale de la lettre, doit tirer, directement, une mobilité et spacieux, par correspondance, instituer un jeu, on ne sait, qui confirme la fiction" (Divagations, 269). En d'autres ternies, si le journal se révèle le lieu du mal-aise de l'identité, le Livre, lui en est le lieu de son aise ("mobile et spacieux").

Le recours à La dernière mode pour étudier les contorsions d'identité auxquelles condamne le Journal peut paraître du ressort du biographème anecdotique. Néanmoins, par delà la bureaucratie noire des nouvelles du monde, ce refus du journal, de la part de Mallarmé, c'est avant tout une déclaration nette de discrimination esthétique. II y a la littérature d'un côté et le Journal de l'autre. En termes d'art poétique, rien ne peut surpasser la déclaration que l'on trouve dans une lettre adressée par Mallarmé à Jules Moréas, le "théoricien" du symbolisme, le 28 octobre 1886: "Tout ce que vous faites en ce moment illustre cette donnée exacte qu'il faut, si l'on fait de la littérature, parler autrement que les journaux. Partons de là pour être tout à fait d'accord."15

Nul doute que les experts de critique littéraire peuvent reconnaître là un propos homologique à celui qui fera slogan au début des années 1960 dans la fameuse citation de Roman Jakobson selon laquelle "[l]a poésie est une sorte de langage, on ne lit pas un poème comme on lit un journal."

L'harmonie de vues entre Mallarmé et la poétique linguistique du début de ce siècle n'a pas de quoi surprendre. L'intérêt linguistique spécialisé, scientifique, qu'éprouvait Mallarmé n'apparaît guère dans les travaux critiques ou biographiques sur Mallarmé, sinon, brièvement, en relation avec Les mots anglais. Une lecture attentive de sa correspondance permet toutefois une récolte particulièrement riche d'éléments qui tracent le portrait d'une nouvelle incarnation: Mallarmé linguiste. Le 21 décembre 1871, par exemple, il écrit à Cazalis que les premiers 100 francs d'honoraires qu'il a reçus pour certains de ses écrits ont été consacrés à la réalisation d'un vieux rêve: la constitution d'une bibliothèque de linguistique. Dans une lettre à Lefébure, Mallarmé définit la linguistique comme "[lie fondement scientifique de l' œuvre de mon coeur et de ma solitude dont j'entrevois la structure." Enfin, dans une lettre de 1879 à Catulle Mendès, il écrit

J'avais donc songé à demander un congé [...] à profiter de ce repos pour refaire un peu ma vie, et santé et carrière. Dans ce dernier but, je devais préparer un examen de licence ès lettres et envisager une possibilité de thèse de Doctorat. Pour ne faire qu'un effort du tout, j'ai choisi des sujets de linguistique, espérant du reste que cet effort spécial ne serait pas sans influence sur tout l'appareil du langage [...]. Ce qu'il me reste c'est un peu d'allemand, avec lequel je dois à Pâques commencer l'étude d'une grammaire comparée (non traduite) des langues indo-germaniques, je veux dire du sanskrit, du grec et du latin; cela pour deux ans et après lesquels la licence; puis alors je commencerai une étude plus extérieure des langues sémitiques, auxquelles j'arriverai par le zen. Enfin la thèse, qui aura nécessité ces travaux. (Correspondance, 1X:151)

Portrait de Mallarmé en Saussure. Même combat, même intérêt pour les langues indo-européennes, même sujet de thèse. Même orientation néogrammaticale. Cette similarité dans la généalogie intellectuelle retrouvée, il y a donc moins de raisons de s'étonner de ce que trois quarts de siècle plus tard, une critique littéraire héritière de cette filière philologique se donne comme slogan la distinction qui est au cœur de la pensée littéraire de Mallarmé. La devise: "Contre le JOURNAL, le LIVRE" proclame l'absolue nécessité d'introduire une distinction entre ces irréductibles types de discours.

Les spécialistes contemporains de la poétique n'ont aucun mal à reconnaître que la poétique linguistique qui popularise, sous forme de crédo, ce que Mallarmé affirmait en tant que poète, s'origine dans le mouvement formaliste postérieur à Mallarmé par quelques décennies. Le Cercle linguistique de Moscou fondé en 1915 et l'Opoïaz, ou Société de Saint-Petersbourg pour l'étude du langage poétique, fondée en 1916, ont tous deux développé les éléments théoriques du discours littéraire à partir de cette distinction, et leurs travaux portent précisément sur la définition de ce qui constitue la distinction et sur l'étude du fonctionnalisme qui gouverne les modes spécifiques de l'instauration du littéraire. C'est ainsi que Shklovsky pouvait écrire: "Par 'oeuvre d'art' dans le sens étroit du terme, nous désignons des œuvres réalisées selon des techniques spéciales destinées à rendre l'oeuvre aussi artistique que possible."16

Cette spécificité de l'oeuvre d'art ainsi définie amène ainsi Jakobson à la conclusion, maintenant bien connue, en matière de littérature: "Le sujet de l'étude de la littérature ce n'est pas la littérature dans sa globalité mais plus précisément la littérarité (literaturnost), c'est-à-dire ce qui fait que l'on puisse dire d'une certaine oeuvre que c'est une œuvre littéraire."17

Inévitablement, comme je l'ai souligné en ouverture d'étude, cette restriction relevée quant au rôle spécifique de la littérature, rappelle celle introduite par Thibaudet sur le type d'influence produit par Mallarmé: "L'influence de Mallarmé ne s'est pas exercée sur le contenu de la littérature, mais sur la manière de poser le problème littéraire." Voici une analyse sur le vif, qui, à près de soixante-dix ans de distance, s'avère extrêmement perceptive pour un vieux critique aujourd'hui totalement discrédité.

Après Mallarmé, il est impossible de croire que tout ce qu'écrivent les littérateurs puisse se définir comme Littérature quelles que soient les ruses de leurs avatars, comme Mallarmé l'écrit lui-même en préface à sa traduction des Contes indiens. Non! Définitivement non! Ainsi le petit X de La dernière mode qui écrit :

Mais la plus exquise des innovations, familière et suave, celle appelée, je le dis! à régner plus qu'une saison, c'est les Cachemires de nuance claire devenus (mieux que les failles et les poults de soie). Toilettes du soir; ceux rose et rose thé, bleu et bleu de ciel, les maïs, les réséda, les myosotis, les crême et gris clair de lune. Robes de ces cachemires, garnies soit de gaze, soit de tulle brodé, puis de bordures en jais blanc et en plumes, de frange de jais, enfin de toutes les garnitures des robes de bal; cela se portera au Théâtre, en Grand Dîner, en Petite Soirée, mais ouvert en coeur ou carrément, jamais décolleté.18

Le petit X, qui a écrit ces lignes fanfreluches et chinchillas, ce n'est pas Mallarmé, le grand poète aux vers immémoriaux tels que:

Quand sur mon tu-tul quelqu'un fait pan-pan

Je pousse des cris comme un petit paon.19

Vous en conviendrez, il est facile, entre ces deux textes, de reconnaître ce qui fait littérature, ce qui a été écrit par le "vrai" Mallarmé.

Ou, si ce n'est pas le cas, si vous avez des doutes, alors, bienvenue dans l'ère poétique post-mallarméenne ou dans l'ère poétique post-structuraliste avec laquelle elle partage des homologies de dessein et de facture. Dans sa binarité militante et typologique, la poétique mallarméenne, certes, oppose le Journal et le Livre, elle établit ainsi une distinction élémentaire utile et nécessaire entre le littéraire et ce qui ne l'est pas, mais, à part quelques vagues conseils du type "faites court, après avoir écrit supprimez le début et la fin de ce que vous avez écrit" (ce qui, entre parenthèses, a donné l'amusant poème du type "Phane Armé" dans la poésie oulipiste); à part la position de principe selon laquelle le fragmentaire, le hasardeux et l'épars sont à proscrire, la poétique mallarméenne aboutit, comme, par exemple, la poétique de Roman Jakobson, à une déplorable confusion entre le littéraire et la poésie. Elle ne nous donne, pas les moyens de distinguer ce qui, dans la littérature, singularise la poésie. A rebours, position rétrograde, elle permet ainsi de considérer, comme le fait Michel Butor, qu'il n'y a pas de raison de distinguer entre prose et poésie, puisque l'essentielle différence passe entre le "littéraire entendu comme poétique" et le "véhiculaire." Entre le Livre et le journal. Dichotomie simpliste qui ouvre la voie, mais aujourd'hui primitive et insuffisante pour un certain nombre d'entre nous.

Ce qui permet de conclure par un paradoxe provoquant. Influence aujourd'hui de Mallarmé sur notre compréhension de la littérature? Oui, fondatrice, mais qui s'arrête là ou commence la poésie. Ce qui prouve, une fois de plus, que la poésie est chose beaucoup trop sérieuse pour être abandonnée aux poètes.

Duke University

NOTES

1. "Porte Rimbaud... Impasse Mallarmé," French Literature Series 18 (1991):53-65.

2. Paul Valéry, Écrits divers sur Stéphane Mallarmé (Paris: Gallimard, 1950) 159.

3. Henri Mondor, L'heureuse rencontre de Valéry et Mallarmé (Paris-Lausanne:  Éditions de Clairefontaine, 1947) 124.

4. Valéry, Écrits divers sur Stéphane Mallarmé, 159.

5. Lettre de Paul Valéry à Pierre Louys (juin 1890) citée dans Henri Mondor, L'heureuse rencontre de Valéry et de Mallarmé, 30.

6. Maurice Barrès, Mes cahiers, tome 9 (Paris: Plon, 1929-57) 330.

7. Stéphane Mallarmé, "Lettre à Harrison Rhodes (avril 1896)," in Mallarmé, Igitur, Divagations, Un coup de dés, Poésie (Paris: Gallimard, 1976) 122-23.

8. Mes cahiers, tome 6, p.336.

9. Maurice Barrès, L'oeuvre de Maurice Barrès, annotée par Philippe Barrès (Paris: Au club de l'Honnête Homme / Pion, 1968) 233-34.

10. Albert Thibaudet, Réflexions sur la littérature (Paris: Gallimard, 1938) 158.

11.Maurice Barrès, L'oeuvre de Maurice Barrès, annotée par Philippe Barrès, 147.

12. Mallarmé, "Préface," Divagations (Paris: Bibliothèque Charpentier, 1897), non paginé.

13. Mallarmé, Correspondance, vol. IV (1871) 318.

14. Jacques Lacan, Ecrits (Paris: Seuil, 1966) 495.

15. Mallarmé, Correspondance, éd. Henri Mondor et Lloyd James Austin (Paris: Gallimard, 1978) III:cdxcii.

16. Cité dans Russian Formalism Criticism: Four Essays, éd. Lee T. Lemon et Marion J. Reis, (Lincoln: University of Nebraska Press, 1965) 8.

17. Russian Formalism: History-Doctrine, éd. Victor Erlich, (La Haye: Mouton, 1965) 172.

18. [Mallarmé] "La mode," La dernière mode, 5e livraison (1er novembre 1874):34 (souligné dans le texte).

19. Mallarmé, Dédicaces, autographes, envois divers, in Œuvres complètes (Paris: Flammarion, 1983) 679.